Des pianos publics dans le métro !

David Gauthier propose d’utiliser le pouvoir rassembleur de la musique pour redonner au métro de Montréal sa capacité d’être une expérience collective positive.
Publié à 2 h 00
Le métro de Montréal est né dans le contexte de la Révolution tranquille et il a une identité distincte des autres dans le monde avec son architecture unique où chaque élément participe à la création d’une expérience sensorielle unique. L’art est le fondement même de cette expérience.
Tout commence avec trois notes si familières, fa, si bémol et fa, qui annoncent le départ sur les quais des trains. Ces notes qui sont devenues au fil du temps une signature sonore unique et qui ont même été intégrées dans des publicités rappelant qu’il « fait beau dans le métro » même quand dehors l’hiver sévit. Ces notes annoncent le retour à la maison, le départ pour le travail, les rendez-vous amoureux et mille occasions diverses.
Cet espace de transit entre divers univers possède une âme artistique rare qui rappelle qu’en dehors de sa vocation fonctionnelle, il possède une identité propre.
Dès son inauguration en 1966, il incarnait une ambition culturelle démesurée. Chaque station se distinguait des autres par son architecture unique qui était la signature de grands architectes et d’ingénieurs et par le dialogue qu’elle offrait avec des plasticiens qui ont laissé une empreinte unique témoignant de l’avant-garde de leur époque. On n’a qu’à penser aux verrières de Marcelle Ferron à Champ-de-Mars, aux mosaïques de Jean-Paul Mousseau au métro Peel… Les verrières, mosaïques, sculptures, reliefs, les espaces marqués par des vides et des pleins sculptés dans le béton brut et la lumière composent un chemin parcouru par plus d’un million de personnes quotidiennement.
Le cinéma a aussi rendu hommage à ces lieux uniques. On n’a qu’à penser à Jésus de Montréal, de Denys Arcand, où les grands angles de caméra donnent l’impression d’être dans une cathédrale, ou bien à Sonatine, de Micheline Lanctôt, où le métro incarne l’anonymat et l’indifférence de la foule face à la détresse humaine individuelle. Rien ne rappelle sur les lieux mêmes ces créations cinématographiques réalisées dans ces lieux comme des affiches ou des extraits des films en question…
Le métro a depuis quelques années sa propre voix incarnée par la comédienne Michèle Deslauriers. Comme une présence rassurante, la grande comédienne rythme notre parcours et apaise nos tensions quand la foule est trop écrasante.
La fatigue des installations
Mais malgré tous les investissements entrepris pour prolonger la ligne bleue, force est de constater que les installations sont de plus en plus vieillissantes et fatiguées. À cela s’ajoutent certaines réalités sociales liées à la pauvreté et à l’itinérance. Le métro devient un refuge à la misère humaine et à la détresse psychologique. L’atmosphère est plus tendue qu’autrefois, comme si un équilibre s’était fragilisé et que le rapport des gens aux lieux était moins optimiste.
Comment réparer cet équilibre social et structurel des lieux fragilisé par des années de négligence et par l’incertitude économique actuelle ? Comment unir une communauté divisée, indifférente et désunie ? Par la musique ! Installer des pianos publics dans le métro irait dans ce sens.
La musique possède un pouvoir rassembleur unique qui peut apaiser l’atmosphère d’un lieu. Quelques notes jouées par un pianiste amateur ou même professionnel peuvent transformer un espace triste de transition en station de pause où on peut exprimer sa personnalité, rassembler des gens autour de chansons connues.
Des gens s’arrêtent pour écouter, sourire. Parfois d’autres musiciens et chanteurs peuvent se joindre et l’endroit devient un espace de partage où le lieu de transit devient une halte où le collectif l’emporte sur l’individu. Bizarrement, dans une grande ville comme Montréal où de nombreux pianos publics sont installés à la belle saison en extérieur, personne ne semble avoir exploité le potentiel de la ville souterraine où les impératifs saisonniers n’empêchent pas de jouer toute l’année… Montréal s’enorgueillit d’avoir une des plus importantes villes souterraines au monde, mais elle n’exploite pratiquement pas ce potentiel artistique !
Facebook nous inonde de vidéos montrant des improvisations spontanées de musiciens sur des pianos publics dans des gares et des lieux publics où l’on voit des musiciens, des chanteurs et même des danseurs qui spontanément accompagnent un pianiste. Ces scènes créent une cohésion sociale importante et de la joie chez les gens qui écoutent.
L’idée n’est pas, bien entendu, de concurrencer les musiciens professionnels autorisés qui utilisent certains espaces du métro pour gagner leur vie et récolter la contribution du public, mais d’offrir un espace où la créativité collective peut s’exprimer. C’est comme laisser une trace de son passage et cette trace peut permettre de faire rayonner le métro à travers les réseaux sociaux et même d’attirer les visiteurs et curieux à Montréal.
Nous vivons dans une époque globalement pessimiste dominée par la rentabilité et l’argent. Une époque où le temps est précieux et file trop rapidement, comme le rappellent Mes Aïeux dans leur chanson Dégénération. Il est peut-être temps de recommencer à dialoguer avec le métro qui a été conçu comme une œuvre d’art totale, une expérience positive, une expérience collective. Le métro de Montréal a besoin de recommencer à dialoguer avec l’âme de ses concepteurs et d’être la fenêtre de la créativité des artistes d’ici…



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