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Souvenirs d’un combat (mon stage à Versailles en 2000)

Photo du rédacteur: David Gauthier
David Gauthier
19 août 2022
7 min de lecture



Midi ! Les visiteurs pressés regagnaient leurs autobus respectifs pour continuer leur tour de France. Une pluie torrentielle qui s’abattait depuis un bon moment chassait les derniers jours de juillet. Moi, j’étais le seul parmi cette foule désinvolte qui était chagriné de devoir quitter les lieux. Je perdais un cher ami. Non, je le saluais plutôt, comme le fait un brave soldat qui ne sait s’il reviendra indemne de la bataille. Un ami qui m’avait offert tout ce que mon jeune cœur pouvait souhaiter, soit nourrir mon insatiable besoin de jouir des beautés du monde et de l’art. C’est avec regret que je jetais un dernier coup d’œil derrière mon épaule sur le monument le plus colossal qui se dressait depuis plus de trois siècles sur la colline de Versailles. J’allais bientôt revenir en ma vieille terre d’Amérique après avoir joui de la vie de château. Mon esprit d’aventure était ici : à Versailles. Plus que tout ce que la vie pouvait m’offrir, Versailles m’ouvrait son cœur saignant, blessé par un passé glorieux aujourd’hui anéanti par la perte sur l’échafaud de toute une famille. Je suivais le soleil en direction de son éternel sommeil : à l’ouest, vers le pays de mes pairs. Mon bonheur, celui dont j’avais rêvé et que je m’apprêtais à quitter était ici, parmi les miens. Mes amis, ceux que je fréquentais tous les jours depuis maintenant plus d’un mois étaient de grands artistes ! On les appelle David, Delacroix, Le Brun et bien d’autres…


Chaque fois que j’en avais l’occasion, je m’absentais des salles aux parquets noircis par le piétinement continu de milliers de semelles, pour aller me perdre dans les petites pièces aménagées sous les combles, là où les portes demeuraient presque toujours closes. Sous la lumière blafarde des verrières, ils étaient là, les chefs d’œuvres silencieux sur les cimaises, m’offrant le spectacle émouvant de leur éclat qui continue à défiler les siècles. Les plus connus reprennent les traits des grands bâtisseurs de l’histoire. Ils s’appellent Joséphine, Napoléon, et la bande des Louis… J’ai eu le temps de les apprivoiser, ces vieux personnages immobiles sur la toile qui leur sert d’écrin, me fixant toujours du même regard, m’épiant au passage.


À l’étage inférieur, les parquets laissaient passer le flot d’hommes et de femmes venus de toutes nations pour contempler la grande Star, la délicieuse Marie-Antoinette ! Ces paparazzis se bousculaient devant son effigie. Guide de visite en main, appareil photographique dans l’autre, ils suivaient indolemment leur maître qu’on ose encore appeler «guide. » Tous les jours, elle était là, cette masse d’inutiles qui se pressait davantage vers la sortie et le réconfort du trône à deux francs que vers les œuvres. Tous montraient un intérêt devant le lit de leur amoureuse «Marie-Antoinette, bien sûr » mais pas un n’a jeté un regard au portrait du célèbre Alexandre le Grand, peint par le maître incontesté de la peinture française du XVIIème siècle : Charles le Brun. Les gens se sont arrêtés avec émotion devant le lit du roi «qui est un meuble ancien et rare datant de… 1980 »mais peu ont remarqué la triste figure de Van Dyck qui les regarde, ces hommes qui offraient le spectacle pathétique de leur indifférence. Depuis trois siècles, il est là, perché au-dessus d’une des portes de la chambre de parade, exhibant son visage sévère à ces visiteurs qui préfèrent discuter sur la taille du lit : « regarde-moi ce lit ! Ce n’est même pas un vrai queen ! ».


Ici, j’étais roi moi aussi ! Je permettais à celui qui oublie rapidement ce qu’il n’a qu’observé futilement d’apporter un «souvenir » de son excursion à travers trois siècles d’histoire. Je vendais aux plus pressés une carte postale de la chambre du roi à cinq francs, aux amoureux, le portrait lithographié de Marie-Antoinette à vingt francs. Si la chance me souriait, je trouvais un curieux, un véritable amateur, à qui je pouvais espérer vendre un catalogue de la peinture française du XVIIème siècle qui s’empoussiérait sur le comptoir de marbre froid.


Je ne me fais pas de faux espoirs face à tant d’indifférence manifeste! Je sais que, même après mon départ, plusieurs apprécieront encore plus que les ors et le marbre le… t-shirt à soixante francs en pur coton résistant au lavage et identifié V-E-R-S-A-I-L-L-E-S ! Je sais que le beau buste de Louis XIV du Bernin verra bien des masses de voyous défiler sous ses yeux avant qu’un amoureux de la sculpture italienne croise son regard avec émerveillement. Je n’ai pas osé le lui avouer de peur que sa stupéfaction ne le fasse tomber de son socle.


J’étais le roi qui savait tout : où sont les toilettes, combien coûte ceci, cela… Personne n'a su voir que, derrière cette image d’un homme rivé à sa caisse enregistreuse, se cachait ce que j’appellerais, un véritable amoureux qui, lui, les a connus personnellement ces étrangers qui rôdent sur les cimaises du palais. Personne ne m’a demandé pourquoi le célèbre tableau du Sacre de Napoléon par David est l’exacte copie de celui du Louvre. On ne m’a pas non plus demandé qui était tel ou tel révolutionnaire peint sur les murs en faux marbre blanc. On m’a pris pour un ignare parce que j’étais derrière une caisse enregistreuse et que je ne savais que répondre en anglais aux Japonais se croyant encore au Japon. Parmi ces visiteurs qui m’ont croisé, pas un n’a éprouvé le même émerveillement qui me touchait tous les matins quand j’entrais dans la gueule du géant de pierre.


Chaque matin c’était le même rituel mais jamais la même histoire ! Journée type : Il est dix heures et je m’apprête à commencer ma longue errance derrière mon comptoir. Le musée qui vient d’ouvrir est achalandé. Déjà, des milliers de curieux s’accumulent vers le comptoir de vente. Cette pièce est le sas de sortie vers la liberté. Un groupe d’Allemands doit quitter les lieux en vitesse. C’est la panique, chacun veut une boîte de bonbons Marie-Antoinette, et mes pauvres collègues de travail, effrénés, remplissent le plus vite possible les factures pour cette bande de fanfarons qui doivent deux heures et demie plus tard, être arrivée en Loire pour piller d’autres sols. Ces Allemands, de retour en Allemagne, déclareront assurément un «j’y étais » hautain à leurs amis envieux. Quelle bande de crétins ! Je vois la caisse quatre libre ; je m’y installe rapidement pour venir au plus tôt à la rescousse de ce pauvre Pierre qui s’acharne sur une Visa qui ne veut rien entendre. Le chef du groupe fait un signe de la main et tous accourent vers l’escalier. Ceux qui n’ont pas eu le temps de payer leurs achats laissent avec une profonde émotion la carte postale de Marie-Antoinette à cinq francs giser sur le comptoir de vente. Ces pilleurs de tombe partis, je rêvasse un peu devant la belle effigie d’Horace Vernet représentant toute une armée qui part en guerre. Je végète dans la pseudo boutique de souvenirs aménagée dans la Salle de 1792 qui rassemble les lumières de la Révolution. Ils sont tous là : les généraux, les maréchaux qui ont érigé un gouvernement démocratique. Mais, ces visiteurs ingrats s’intéressent plus à la cassette vidéo sur Versailles qu’à leurs effigies peintes par les plus grands noms de la peinture française du XIXème siècle ! Ils viennent des quatre coins du monde, ces béotiens. Parfois, j’éprouve un réel plaisir lorsque l’un d’entre eux reconnaît mon accent et s’exclame : « Vous êtes québécois, vous aussi ! » Je leur réponds que «oui ». Ceux-là, je les retiens un instant pour avoir des nouvelles de ma partie et de notre star nationale Céline nouvellement enceinte!


Dans ce musée voltigent beaucoup d’ombres, de spectres perdus dans l’ignorance de leur mémoire. Qui parmi cette foule sait qu’il y a quelque part dans les entrailles de ce chef d’œuvre du classicisme des salles qui sont d’une austérité gothique ? Et d’autres où moisissent des œuvres qui n’ont pas pu prendre leur place, faute de murs. Pour elles, la compétition est grande ! Qui sont-elles ces dames mesquines à côté de l’envoûtante Marie-Antoinette?


On est toujours que de passage à Versailles. Comme ces milliers de curieux qui envahissent le palais, moi aussi je m’en retourne, le cœur serré. Je n’ai pas comme bien des étrangers prétentieux, le sentiment d’avoir réalisé un exploit en ayant vu la huitième merveille du monde ! Non ! Contrairement à ces barbares qui se prennent pour le dix-neuvième des Louis, moi, je me suis effacé dans le décor. Il m’a semblé trop digne de moi et humblement, je me suis oublié face à lui. Et si je passe pour un fou parce que je regarde une toile un long moment pendant que les autres me poussent pour que je leur cède le passage, tant pis pour eux ! On est toujours un visiteur dans l’un de ces lieux qui appelle les masses de curieux mais à partir d’un certain moment, on ne peut plus être qualifié de «touriste. » Je suis à plaindre comme ces Japonais qui ont si souvent dévasté l’étalage des bonbons Marie-Antoinette. Mais contrairement à eux, j’ai vécu en quelques semaines les émotions d’une vie tout entière. Malgré l’exubérance et l’importance des lieux, mon plus grand souvenir se rattache à une chose simple : les heures passées sur un banc du parc à contempler les vieux marronniers. On les oublie trop souvent, ces mastodontes de verdure, qui dissimulent un instant de la rigueur du soleil tout à côté. Si ces arbres pouvaient parler, ils raconteraient sûrement des anecdotes anodines comme celle d’un jeune homme, qui pouvait rester étendu de longs moments sans rien dire sous leur voûte végétale.


Le combat est sans issue car rien n’est éternel. Versailles, aussi, un jour, sera un tas de cendres et l’intérêt d’alors sera de créer à sa place quelque-chose «d’utile» comme un centre commercial ou un parking. Non ! Versailles sera sauvé de la destruction. La bataille perpétuelle de ces amoureux des vieilles pierres n’est pas uniquement contre l’usure du temps car avec de la bonne volonté et des moyens on peut espérer tout sauver. Ce qui risque de s’éteindre c’est un amalgame de traditions ancestrales, d’histoires qui laissées à l’oubli créent les mythes autour de Marie-Antoinette, la sensuelle Marie-Antoinette!


 
 
 

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David Gauthier écrits

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